Les secrets

Secret n° 1

C’était un jour du mois de juillet 2015. Il faisait un temps magnifique, mon bureau disposait d’une grande baie vitrée laissant passer les rayons du soleil. Je consulte mes messages électroniques et l’un d’entre eux attire particulièrement mon attention. Enfin, il est arrivé ! Ce message que j’attends depuis 3 semaines maintenant. Ce message qui va dessiner mon avenir pour les 3 prochaines années. Il est bref, concis, au style très administratif mais une seule information retient mon attention : mon lieu d’affectation. Collège XXX, Paris. Je fais une recherche rapide sur Google afin d’obtenir des informations sur cet établissement (histoire, statistiques, effectifs, réputation…). Pas grand-chose à déclarer excepté qu’il détient un score de réussite plus que passable au brevet, qu’il n’a pas bonne réputation mais que ce n’est pas un collège REP. C’est décidé, samedi matin j’irai voir à quoi il ressemble.

Nous sommes samedi matin, il est aux environs de 11 heures. Je longe le boulevard XXX à la recherche de cette rue qui se révèle être une toute petite impasse. Je vérifie à 2 reprises sur Google Maps, oui il s’agit bien de cette impasse. Plus que quelques mètres et je saurai à quoi ressemble l’endroit où je vais travailler dès septembre. Je m’approche et me plante devant la grille de l’établissement… L’établissement, c’est un bien grand nom. La cour se trouve de l’autre côté de la grille et me paraît petite… La marquise au-dessus des portes menant au hall d’accueil a un aspect vieillot, la grille semble fatiguée… Ce collège ne donne pas envie mais bon je pense que c’est le cas de tous les établissements scolaires en France. Je prends deux photos de la cour et du seuil du hall d’accueil histoire de montrer cela à maman et aux copines et savoir ce qu’elles en pensent.

Je rentre à la maison toute contente et arbore fièrement LA photo ! « Alors Maman, qu’en penses-tu ? Ça a l’air pas trop mal, non ? » J’ai aimé la réaction de ma mère car au lieu de me dire oui ma fille c’est trop beau, vive l’Education nationale ou un truc du genre, elle me répond : « Tiens, il y a une table et des chaises de jardin. L’ambiance doit être sympa là-bas ! ». Ma mère avait ce don de se démarquer des autres, d’être toujours en marge. J’avais remarqué cette table et ces chaises et je m’étais demandé ce qu’elles faisaient là mais je suis vite passée à autre chose. J’ai su bien plus tard que la table et les chaises appartiennent à Mme Beautiful et sa famille, la « gardienne » du collège. J’aime pas ce mot, « gardienne », ça fait très gardienne de prison (quoique…). Ma mère avait à la fois raison et tort sur cette prétendue bonne ambiance suggérée par cette table de jardin.

C’était au mois de juillet 2015. Encore quelques semaines me séparaient de ma nouvelle prise de poste et littéralement de ma nouvelle vie. Si l’on m’avait dit ce qui m’attendait dans les mois et les années à venir, je crois aujourd’hui que j’y serais allée quand même mais que je me serais concentrée sur les choses et les personnes qui en valaient la peine. J’y serais allée quand même car ces trois années m’auront aidée à grandir et à mieux affronter les aléas de la vie. A mieux m’y préparer aussi. Je pense qu’il faut passer par cette étape, primordiale dans une vie, où tous vos repères sont réduits en pièces et où il vous est nécessaire de vous reconstruire un système, des codes, un plan. Ce que je regrette le plus c’est de m’être bercée d’illusions depuis le moment où j’ai voulu appartenir à la Fonction publique jusqu’au jour où j’y suis entrée. Beaucoup de choses sont dites sur les fonctionnaires qui sont absolument erronées, exagérées ou même inventées. De même, il est dit que la Fonction publique comporte de nombreux avantages. C’est de plus en plus faux aujourd’hui. Il y a Fonction publique et Fonction publique, fonctionnaires et (haut, très haut) fonctionnaires. J’essaie de ne pas généraliser mon expérience compte tenu de la diversité des métiers et des structures relevant du secteur public mais cela m’a suffi pour quitter cette administration sclérosée, inégalitaire (voir rapport de Mme Guigou publié en 2013) et oh, combien archaïque.

Choisir de travailler dans la Fonction publique, sur un poste administratif au sein de l’Education nationale, a toujours représenté pour moi un pis-aller mais aussi un tremplin vers autre chose, quelque chose de mieux. Je souhaitais vivre une expérience professionnelle et personnelle différente, eh bien j’ai été servie ! Avant de travailler dans l’Education nationale, j’étais traductrice mais peinais à trouver du travail sur le long terme et donc à me créer une situation stable. Ne voulant pas lancer ma propre activité (trop de paperasse, beaucoup de précarité dans le monde de la traduction, énormément de charges à payer), j’ai décidé de prendre des petits CDD sur des postes administratifs le temps d’obtenir un CDI dans la traduction. Peine perdue, au bout d’un an et demi de recherches toujours rien à l’horizon. Par conséquent, j’ai remis à plus tard mes compétences de traductrice et ai décidé d’apprendre un nouveau métier. J’ai toujours aimé assister des chefs de service, les aider dans la réalisation de leurs tâches, monter des projets, obtenir des financements, faire de la pub pour une structure ou un projet, etc. En consultant les offres d’emploi pour ce type de poste, j’ai constaté qu’au-delà des diplômes spécifiques exigés et que je n’avais pas, des compétences précises étaient recherchées. Ces compétences relatives à la bureautique, à la communication (écrite et orale), à la gestion de projets et j’en passe, je ne les avais tout simplement pas. C’est un peu le piège des formations de traducteur : le domaine est spécialisé et mobilise des compétences fondamentalement intellectuelles. Il faut beaucoup lire en français et dans une ou plusieurs langues étrangères afin de se familiariser avec le vocabulaire et la phraséologie associée, il faut beaucoup écrire pour améliorer sa pratique. Ce métier exige à mon sens peu de compétences opérationnelles ou alors il s’agit davantage d’un poste de chef de projet traduction.

C’est de cette façon que j’en suis venue à vouloir apprendre un nouveau métier et la voie administrative me semblait la plus appropriée avant d’envisager un poste spécifique. J’ai songé aux concours très vite, d’autant plus que le ministère des Affaires étrangères était pour moi le saint Graal à avoir. Les places étant (très) chères, je me suis rabattue sur l’Education nationale où de nombreux postes sont ouverts chaque année. Un autre atout soutenant ce choix a été la possibilité d’être affectée un peu partout tant les structures relevant de ce ministère sont nombreuses et variées. Même si je savais avant même la prise de poste que mon parcours ne collait pas au profil de base des employés administratifs travaillant dans ce ministère, j’ai toujours gardé en tête que ce n’était qu’une période transitoire de ma vie dans l’attente de réussir d’autres concours en interne ou de trouver un emploi dans le privé ou le public qui soit plus enrichissant.

N’ayant travaillé que dans le secteur privé, j’avais une certaine image du monde du travail et de l’entreprise. J’allais devoir très vite réviser ma vision des choses tant les secteurs privé et public divergent en de nombreux points. La rémunération est moins bonne dans le public, les méthodes de travail sont différentes, la mentalité des fonctionnaires est particulière, la charge et le rythme de travail sont autres. La Fonction publique constitue réellement un monde à part. La première chose que je retiens de mon expérience au collège est le bruit, l’état des infrastructures et leur inadéquation avec les besoins d’aujourd’hui. Les locaux étaient (et sont toujours) non-conformes aux normes de sécurité en vigueur, ils sont à quelques endroits insalubres (l’infirmerie pour ne pas la citer) et grouillent parfois d’insectes ou de souris… Sans parler de l’amiante, des infiltrations, du manque d’isolation thermique et phonique… Quelques exemples de ce que j’ai vu dans ce collège et qui illustrent parfaitement ces problèmes : des cafards qui courent sur le bureau, des souris mortes ou vivantes, des araignées, de la moisissure, un portail d’entrée qui se ferme une fois sur trois (au revoir Vigipirate !), des bouts de plafonds qui s’effondrent… J’étais très loin de mon beau bureau situé dans le 8ème arrondissement… ! Comme je le disais, le bruit aussi était omniprésent. Je n’avais jamais connu ça, étant habituée à travailler dans des locaux correctement isolés, situés en hauteur. Mon nouveau bureau était littéralement cerné par le bruit. Il était situé au rez-de-chaussée. Au-dessus se trouvait la salle de permanence que je renommerais salle de danse ou gymnase ; à droite (extérieur) se trouvait la cour de récréation de l’école maternelle d’à côté ; à gauche était situé le hall d’accueil où passaient absolument tous les élèves ainsi que toute personne déambulant dans le collège. A cela bien sûr s’ajoutaient les coups de téléphone, les allées et venues incessantes d’un peu tout le monde et une unité centrale qui grésillait et bourdonnait… Bref, la totale ! Je ne comprends toujours pas comment il est possible de travailler dans une telle cacophonie. Je ne sais toujours pas comment j’ai fait pour tenir trois ans dans ces conditions. J’étais sans doute bernée par mes propres illusions d’un avenir meilleur… J’y reviendrai.

Evoquer le bruit et l’insuffisance des infrastructures n’est qu’une infime partie de tout ce que je vais vous confier à travers mes articles. Il s’agit uniquement d’un aperçu de ce qui vous attend. J’ai dû faire face à des situations pénibles et même grotesques, j’ai rencontré des personnes au caractère et à la mentalité très particuliers pour des agents de l’Education nationale… Comme je le disais, je me suis fait de nombreuses illusions sur la Fonction publique, l’Education nationale, le monde du travail et les gens de façon générale. Ça vous dit de lire la suite ? Rendez-vous très bientôt !

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13 commentaires sur “Secret n° 1

  1. Jolie petite part de ta vie 🙂 C’est vrai que les idées reçues ont la vie dure, quel que soit notre secteur professionnel…. Et donc ce collège, il était comment pour finir ?

    Aimé par 1 personne

    1. L’aventure n’est pas encore terminée mais presque… Le secret n° 1 n’est qu’une mise en bouche 😀
      Je te laisse prendre le temps de lire les autres secrets, merci pour ton commentaire !

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    1. Merci beaucoup pour ce petit mot 🙂
      Il y a désormais 10 secrets publiés sur le blog (le dernier c’était hier) qui racontent plein d’anecdotes marrantes ou pas… Le dernier secret révélé est le plus personnel, le plus intime que j’ai pu écrire jusqu’ici. Écrire sur ce qui m’arrive au boulot me fait du bien, comme une thérapie je dois l’avouer 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. J’ai l’impression qu’on se berce tous un peu d’illusions quand on change de boulot. J’ai un peu vécu la même chose de mon côté aussi (je suis un peu dans la fonction publique, ou assimilée). Je ne dirais pas que j’ai déchanté mais j’ai découvert les vraies coulisses, j’ai découvert comment se passaient vraiment les choses, et c’est parfois frustrant. Pourtant, j’adore mon métier, je ne changerais pour rien au monde. Je me rends juste compte que je suis lassée de voir certaines choses ne jamais changer. J’ai hâte de lire la suite de tes aventures en tout cas, merci pour ce partage 🙂 Des bisous

    Aimé par 1 personne

    1. Il est clair qu’en rejoignant la Fonction publique, j’ai réalisé que j’avais de nombreuses idées préconçues sur les conditions de travail notamment. Aujourd’hui je peux te dire que je suis dégoûtée, il n’y a pas d’autres mots. Je quitte la FP le 31 juillet pour retourner dans le privé et il y a très peu de chances que je reprenne mon poste dans le secteur public un jour. Le blog comprend 10 secrets pour le moment, j’en publie un toutes les semaines, et le dernier est le plus personnel et le plus douloureux que j’ai pu écrire. Même si je pars bientôt, j’ai encore tellement de choses à raconter, jette un œil aux autres secrets si tu as le temps, cela vaut son pesant d’or 🙂
      Merci pour ton commentaire ! 😉

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    1. Merci pour ton commentaire ! J’ai publié le 10ème secret la semaine dernière, le plus personnel et le plus douloureux mais écrire sur mon expérience me fait beaucoup de bien !

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